Mendicité des talibés à Ouagadougou : l’exploitation au nom de la religion

20 novembre 2013

Mendicité des talibés à Ouagadougou : l’exploitation au nom de la religion

Ils sont nombreux « les enfants de la rue » qui mendient au Burkina. A Ouagadougou, la plupart d’entre eux sont des talibés venant des écoles coraniques. Ces enfants qui ont quitté leurs parents pour aller à la quête du savoir du Saint Coran ont perdu le droit à la vie au dépend d’un devoir de survie. Commis à la mendicité, les talibés sont aussi contraints de satisfaire la poche de leur maître coranique. A défaut, c’est la colère de leur « patron » qui s’abat sur eux.

(PH: DR) Des talibés en situation d'études
(PH: DR) Des talibés en cours

Qui nourrira aujourd’hui les pauvres disciples ? Nos parents sont vivants et nous mendions comme des orphelins. Au nom de Dieu, donner à ceux qui mendient pour sa gloire (…) ». Ces litanies[1] des talibés nous en disent beaucoup sur la question de la mendicité de ces enfants. Cette pratique est devenue au Burkina Faso et singulièrement dans la ville de Ouagadougou une manière de vivre de ces enfants partis à la quête du savoir spirituel. Souvent vêtus en haillons, les pieds nus et sales, les talibés se déplacent seuls ou en bande. Ainsi, chaque jour des milliers de ces enfants passent des heures à parcourir les rues de la ville, les boîtes de conserves vides en main, à la recherche de leur pitance : « Allah garibou » lancent-ils aux passants en implorant leur bonne volonté. Issus pour la majorité des écoles coraniques traditionnelles, ces enfants constituent un fardeau pour la société.

Au quartier Karpaala, au secteur 51 (anciennement 30) de Ouagadougou, se trouve un foyer d’école coranique. Une cours sans clôture : à l’intérieur « un marabout » (maître coranique) et environ une quinzaine de garçons louent une maison – deux chambres salon – un peu délabrée. Les garçons dorment ensemble dans l’une des chambres. Issouf (un nom d’emprunt) a en charge ces enfants à qui il doit apprendre le Coran. Comme beaucoup d’autres enfants talibés, les élèves de « maître » Issouf ont pour source de subsistance la mendicité. Et ce ne sont pas les arguments qui manquent au maître pour justifier un tel phénomène : « Les parents me confient leurs enfants sans se soucier de leur nourriture. Moi, je n’ai pas les moyens de subvenir à leurs besoins, voilà pourquoi ils sont obligés de mendier » confie -confié. C’est à croire alors que la responsabilité est partagée entre les parents et les maîtres coraniques.  Mais là dessus, Ismaël Tiendrebéogo, juriste et imam au Centre d’études, de recherche et de formation islamique (Cerfi) est catégorique : « Un maître qui n’a pas les moyens de prendre en charge les enfants qu’on lui confie, alors qu’il laisse l’apprentissage du Coran ». Certes, selon El hadj Tiégo Tiémtoré, iman également au Cerfi, Dieu a dit qu’ « il faut apprendre à le connaître à travers  les études coraniques » mais du même coup Il(Dieu) recommande de « savoir utiliser ses doigts pour subvenir à ses besoins de sorte à ne pas consommer l’illicite et constituer un fardeau pour les autres créatures ». L’islam ne justifie donc pas la mendicité des enfants, même s’ils sont à la quête de la connaissance de Dieu. Toujours est-il que l’islam hait la paresse et la mendicité vue comme un péché. Dans un hadith, le prophète Mohamed dit que « Dieu réserve un grand châtiment en enfer pour les pratiquants de la mendicité. » Bien que l’islam incite à donner l’aumône aux pauvres et aux nécessiteux, il n’encourage cependant pas la mendicité surtout de façon expresse. Les textes religieux ne prévoient nulle part cette pratique qui participe plutôt d’un système d’exploitation des enfants dans ce cas précis. Exploitation des talibés ? Oui, il y en a.

Le caractère mercantile des maîtres coraniques

La rue de Larlé, à Hamdalaye dans la ville de  Ouagadougou, semble être le quartier général des garibous

(PH: DR) Il leur faut ça sinon la colère du grand chef va tomber sur eux
(PH: DR) Il leur faut ça, sinon la colère du grand chef va tomber sur eux

en l’occurrence les talibés. On aurait pu la baptiser « La rue  des mendiants » selon le journal L’Evènement. A chaque arrivant, ils jettent un regard plein de pitié et implore sa générosité avec le même refrain « Allah garibou ». Quelques enfants nous  ont toutefois livré des témoignages loin de la  religion. Amidou, 14 ans, tête bien rasée, confie : « On sort mendier pour avoir à manger. Il nous faut avoir aussi de l’argent pour notre maître. Si tu rentres à la maison les mains vides il peut te frapper. Il exige combien par jour ? demande-t-on. « Ça dépend de ce qu’on gagne. Mais si tu n’as pas au moins 500 F Cfa (un silence), surtout le vendredi, il te frappe … » Mais depuis 16 mois d’apprentissage du Saint-Coran, Amidou a toujours pu éviter les sévices de son maître.

Disons que 500 FCfa, ça représente une somme importante dans un pays où plus de la moitié de la population vit avec moins d’un euro (650 F Cfa) par jour.  Les enfants sont ainsi dans l’obligation de trouver cette somme sans quoi, ils  subissent des châtiments corporels. Des révélations que l’Association KEOOGO, intervenant dans la promotion des droits de l’enfant, confirme  : « (…) les enfants sont exploités par le maître et sont envoyés dans la rue plus de 10 heures par jour avec une obligation d’apporter au minimum une certaine somme d’argent ou de nourriture (sucre, riz, etc.). A la place donc de l’apprentissage du Coran, le jeune talibé passe la journée à arpenter les rues de Ouagadougou non seulement à la recherche de sa pitance, mais aussi de la somme d’argent attendue par son maître. En effet, retourner chez le maître sans argent, serait s’exposer à des sanctions de diverses natures parfois difficiles à supporter pour les enfants de son âge [2] » Tous les acteurs intervenant dans le domaine des droits de l’enfant sont unanimes à dire que de telles pratiques ne profitent pas à l’apprentissage du Saint Coran, bien au contraire, elles éloignent de ce but. « (Pire), la mendicité leur prend tellement de temps que les enfants  n’arrivent  plus à apprendre et à savoir pourquoi ils sont là », déplore El Hadj Moussa Semdé, secrétaire général de la communauté musulmane du Burkina Faso. La mendicité est devenue le but premier des enfants. A force de chercher leur pitance quotidienne et surtout satisfaire la poche du maître, les talibés « n’exécutent même plus convenablement les cinq prières quotidiennes » a aussi regretté l’imam Tiendrebéogo.

Le mal progresse, les autorités regardent

Ce proxénétisme, disons le ainsi, de certains maîtres coraniques ne peut en aucun cas laisser les autorités indifférentes, même si des dispositions sont en place comme la loi n°029-2008/ AN du 15 mai contre la traite des personnes et des pratiques assimilées. Son article 7,  porte sur l’exploitation de la mendicité d’autrui. Que dire du code pénal burkinabè qui stipule en son article 245 : « Est punie d’un emprisonnement de six mois à deux ans, toute personne qui, ayant autorité sur un mineur, l’expose à la délinquance ou le livre à des individus qui l’incitent ou l’emploient à la mendicité » ? Ne peut-on pas appliquer cette disposition aux maîtres coraniques « fautifs » ?

En outre, le Burkina Faso a signé et ratifié des dispositions internationales et régionales contre la mendicité des enfants. On peut retenir la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant (CADBE), spécifiquement l’article 15 portant sur la protection de l’enfant contre toute exploitation économique ; l’article 29 sur la protection de l’enfant contre la vente, le trafic ou la mendicité. Cependant, les autorités chargées  de l’application de ces dispositions jugent le sujet sensible et complexe car touchant le domaine de la religion. Laïcité de la République oblige ! Elles préfèrent alors « caresser » le problème, aller dans le sens du poil. Et pourtant cette mendicité des talibés est une plaie sociale qu’il faut soigner à tout prix et le plus tôt possible. Tant que les autorités resteront dans cette posture timorée, les maîtres coraniques sans scrupule continueront d’exploiter les enfants au nom de la religion.



[1] Tirées de L’Aventure ambiguë de Cheick Amidou  KANE

[2] L’âge des enfants talibés va de 6 ans à 19 ans avec une moyenne de 12 ans. Les enfants âgés de moins de 18 ans représentent 95 % selon une étude d’analyse situationnelle sur les enfants talibés et les écoles coraniques au Burkina Faso : cas dans les villes de Ouagadougou, Ouahigouya et Sorgho en 2008

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Commentaires

AGBADJE Adébayo Babatoundé Charles A. Q.
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Un billet tres citoyen.
Dur dur que le sort de ces talibés qu'on voit un peu partout dans la sous region.
Les politiques pactisent avec les religieux pour l'electorat voila pourquoi c'est silence radio

basidou
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Merci AGBADJE pour l'intérêt accordé à cet article. Je suis tout à fait d'accord avec toi quand tu dis "Les politiques pactisent avec les religieux pour l’electorat voila pourquoi c’est silence radio" Que Dieu délivre les enfants de cette complicité suicidaire!

Ouédraogo Boukari
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Les autorités en font rien. J'ai le cœur fendiller lorsqu'à midi, pendant que des élèves rentrent à la maison, d'autres sont au niveau des feux rouges en train de mendier. En plus, il faudrait organiser les écoles coraniques de sorte que les enfants qui sont au bord de la route soient obliger d'aller à l'école.
En plus, il y a le cas de ces enfants qui accompagnent les aveugles, les estropiés. Ceux là, tu vois bien que même s'ils voulaient envoyé les enfants à l'école parce que combien gagnent-ils dans le mendicité, ne parlons d'envoyer les enfants à l'école.
Je pense qu'il faut adopter une loi interdisant et sanctionnant la mendicité des enfants et une politique qui puissent les obliger à aller à l'école.

basidou
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Merci Boukari pour l'intérêt accordé à cet article. Ce que tu as dit est vraiment la triste réalité ici au Burkina. "Je pense qu’il faut adopter une loi interdisant et sanctionnant la mendicité des enfants et une politique qui puissent les obliger à aller à l’école." Je suis tout à fait d'accord avec ce passage. Mais il se trouve que le code pénal interdit la mendicité. En conclusion je cite AGBADJE qui dit que:"Les politiques pactisent avec les religieux pour l’électorat voila pourquoi c’est silence radio"